Al Franken : « la neutralité du net est l’équivalent contemporain du droit à la liberté d’expression »

Posté par Lionel Tardy le jan 3, 2011 dans Regards, sphère professionnelle |

Al Franken est un sénateur Démocrate du Minnesota. Il a été comédien, écrivain, humoriste et polémiste avant d’être un homme politique américain. Il est connu pour ses opinions progressistes le situant à la gauche (au sens américain) du Parti démocrate. Sa double casquette d’ancien créateur de contenu, très populaire aux Etats-Unis, et d’homme politique, lui donne un avis des plus intéressant sur les enjeux touchant aux contenus et à leur circulation sur internet. Aujourd’hui, il est l’un des plus ardents défenseurs de la neutralité du net.

Les arguments et les craintes avancées par Al Franken sont particulièrement intéressants, car le monde qu’il redoute, en réalité, est déjà plus ou moins une réalité chez nous, ce qui rend en France la défense de la neutralité du net d’autant plus critique à la préservation de la démocratie. Nous vous proposons un transcript d’un discours qu’il a prononcé la semaine dernière.


Je pense que la neutralité du net est l’équivalent contemporain du droit à la liberté d’expression, à moins que ce ne soit la liberté de culte, mais je pensais encore il y a peu de temps que cet enjeux était réglé.

Aujourd’hui, on peut accéder à un blog aussi rapidement qu’au Wall Street Journal, et s’il est bon, il peut recevoir autant de trafic qu’un groupe de presse. Mais si de grosses entreprises peuvent payer pour un accès plus rapide et prioritaire à l’internet, le blog n’a plus aucune chance, et les grosses entreprises savent que quand elle paient pour l’accès, elle gagnent.

Elles veulent un traitement privilégié sur internet , à l’image du traitement privilégié qu’elle reçoivent ailleurs.

Le directeur des technologies de Bell South a comparé internet à un billet d’avion, il dit : « je peux acheter un billet en première, en seconde ou en charter » et il pense qu’il devrait être de même sur internet pour les contenus.

Moi, je ne pense pas que nous devrions faire payer un ticket de première aux petites entreprises pour leur permettre de fournir un service en ligne, et je ne pense pas qu’il faille faire payer un billet de première aux blogueurs pour permettre aux gens d’avoir accès à leurs idées.

Comme beaucoup d’entre vous en ont entendu parler, il y a quelques semaines, Google et Verizon ont annoncé avoir développé une base législative destinée à protéger la neutralité du net. Ils ont écrit ce cadre afin qu’il ne s’applique pas au mobile. L’internet serait alors neutre à la maison, mais pas sur un réseau sans fil ou sur votre téléphone.

Ce n’est pas un drame, qui aurait l’idée d’utiliser internet sur un téléphone ?

Google et Verizon ont également rédigé leur proposition de façon à permettre aux fournisseurs d’accès de commercialiser un internet à deux vitesses, y compris sur l’internet qui n’est pas mobile, ils ont laissé la porte grande ouverte pour ce qu’ils appellent des «services gérés», et veulent que le régulateur n’ai pas son mot à dire à ce sujet. Tout fournisseur d’accès pourrait décider d’ouvrir un voie express pour internet réservée à certains contenus et certaines applications, et si l’autorité de régulation y trouvaient quelque chose à dire, la seule marge de manœuvre accordée par Google et Verizon est de lui autoriser à publier un rapport.

Mais il existe un enjeu bien plus sérieux.

Si le gouvernement n’agit pas, les entreprise le feront. Et contrairement aux agences gouvernementales qui ont une responsabilité légale quant à la protection des consommateurs, la seule chose qui importe aux entreprises, la seule chose à laquelle elles sont légalement tenues, c’est leur bilan comptable. C’est leur raison d’être.

Nous ne pouvons laisser les entreprises écrire les règles qu’elles sont censées suivre.

Si nous laissons cela se faire, ces règles seront écrites uniquement pour protéger les entreprises. Mais protéger et faire de l’internet un espace ouvert ne concerne pas seulement la mise en place d’une législation assurant la neutralité du net, c’est aussi s’assurer que l’internet ne devienne pas la propriété d’une poignée d’entreprises.

C’est pourquoi je pense qu’empêcher la concentration des média est l’un des grands chapitres de la lutte pour un internet libre et ouvert, et c’est pourquoi je suis opposé à la fusion entre NBC, Comcast et Universal.

Parce que quand la même entreprise contrôle les contenus et les tuyaux qui nous amène les contenus, nous avons un problème.

Si cette fusion est autorisée, nous avons un problème.

Comcast est le plus gros fournisseurs d’accès à internet de la nation, et le plus gros acteur de la télévision par câble. Ces entreprises contrôlent 35 réseaux de télévision, et si elles sont en mesure de faire payer pour un accès prioritaire, elles se contenteront de prendre de l’argent dans une poche pour le mettre dans l’autre.

Vous, par contre, vous êtes certains de payer, tout comme les autres producteurs de contenus.

Mais le problème ne se limite pas au droit à la concurrence, il s’étend à la liberté d’expression. Comme l’a dit Hugo Black, la liberté de publier est garantie par la constitution, mais la liberté de se réunir pour empêcher d’autres de le faire ne l’est pas.

Le juge Black a dit que si la liberté d’expression fait barrage à une chose, c’est bien de s’opposer à ce genre de fusion. Si cette fusion a lieu, NBC et Comcast auront un pouvoir sans précédent pour empêcher d’autres de publier leurs contenus. Cela sera un marché pauvre, et un lieu où les idées se feront rare pour tout le monde. […]

Laissez moi vous faire part d’une expérience personnelle, certains d’entre vous savent qu’avant d’être sénateur, j’étais dans une toute autre branche d’activité. J’ai entre autre travaillé pour NBC, et j’ai adoré cela. A la fin des années 80, NBC, ABC et CBS voulaient se débarrasser de contraintes réglementaires qui empêchaient les réseaux hertzien de distribution de posséder des programmes, de façon à empêcher le favoritisme.

Les réseaux hertzien avançaient le fait que la concurrence de la télévision par câble était trop forte, et que ces règles les pénalisaient. Ils ont témoigné du fait qu’il ne feraient jamais le moindre favoritisme, qu’ils n’étaient intéressés que par la qualité.

Une fois la législation assouplie, il est soudain devenu évident que leur intérêt était de programmer leurs propres contenus plutôt que ceux des producteurs de contenus.

Alors NBC a été acheté par Disney, car Disney avait besoin de faire passer ses programmes à l’antenne, et CBS a été acheté par Viacom, c’est à dire la Paramount, parce que cette dernière devait faire passer ses programmes à l’antenne, NBC a fusionné avec Universal, et Fox… enfin… Fox…

Il n’a fallu que deux ans à NBC pour remplir 62% de ses grilles de programme avec ses propres programmes. Je l’ai vu se produire sous mes yeux, les producteurs indépendants sont passé de 50% des programmes à 2% des contenus diffusés sur la télévision hertzienne.

Si Comcast est autorisé à fusionner avec NBC, il ne faudra pas longtemps avant que Verizon ou AT&T annoncent qu’il leur faudrait racheter Disney, ABC ou CBS-Viacom.

Et vous vous retrouverez avec une poignée d’entreprises contrôlant une vaste part des programmes et des services d’accès à internet, et elles auront leurs main sur toute l’information à laquelle nous aurons accès. C’est très dangereux. Toutes ces entreprises auront intérêt à ne pas trop se concurrencer, et cela aussi est extrêmement dangereux.

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