Livre électronique : qui va contrôler l’accès au savoir ?

Posté par Lionel Tardy le déc 21, 2009 dans sphère professionnelle |

Google, le géant numérique vient d’annoncer le lancement en
2010 de Google Editions, son service de commercialisation de livres électroniques. Dans
un premier temps, 500 000 livres sont disponibles en ligne et le nombre devrait rapidement
atteindre les deux millions. David Drummond, directeur du développement et des affaires
juridiques de l’entreprise précise « L’objectif est que vous puissiez
acheter la version numérique d’un livre où que vous soyez, sur un site partenaire,
dans une librairie, etc
. » explique-t-il. Le service serait lancé « dans
l’année qui vient. L’accord avec les éditeurs en fait partie, et on veut
l’avoir bouclé avant de construire le reste de cette offre
. »

Google devrait avoir conclu un accord avec les auteurs et les
éditeurs américains d’ici à la fin de l’année, qui prévoit un partage des
revenus à hauteur de 63 % pour les détenteurs de droits et 37 % pour Google.
L’achat d’un livre numérique sur Google se fera directement auprès du moteur
de recherche, sur le site de l’éditeur (qui participe au programme) ou chez un
cybermarchand partenaire. Les ouvrages seraient indexés dans le moteur Google Books. Ils
pourraient être achetés depuis n’importe quel terminal connecté, et consultables
même en cas de déconnexion. Google va donc entrer en concurrence frontale avec Kindle,
le lecteur de livre électronique que vient de lancer Amazon.

Sony, pour sa part, va proposer aux utilisateurs de son livre
électronique les ouvrages tombés dans le domaine public qui ont été numérisés par
Google afin d’accroître l’offre de son catalogue. Les ouvrages en question sont
accessibles via le service Google Books. Le géant nippon de l’électronique a
précisé que plus d’un demi-million d’ouvrages serait mis gratuitement à la
disposition des utilisateurs de son Reader, un appareil portable permettant de lire des
livres et des journaux.

Cette nouvelle étape de l’irrésistible ascension de Google
vers le monopole de l’accès numérique la culture n’a rien d’étonnant.
Elle survient logiquement en s’appuyant sur les 10 millions d’ouvrages que
Google a déjà numérisés dans le monde et sur les partenariats signés avec 25.000
éditeurs. La plupart des grandes bibliothèques de la planète, trop heureuses de pouvoir
numériser à peu de frais et en un temps record leurs immenses fonds d’ouvrages, ont
en effet conclu des accords de partenariat avec Google.

En France Google est déjà en train de numériser les 500 000
livres de la Bibliothèque de Lyon et même la BNF, après avoir longtemps résistée,
s’apprête à lui confier la numérisation d’une partie de son fonds.

Sans faire de procès d’intention à Google, il est cependant
bon de rappeler que sur les 10 millions d’ouvrages qu’il a numérisés, 2
millions seraient entrés dans le domaine public, 2 autres millions auraient été
indexés avec l’autorisation expresse des ayants droit et 6 millions seraient
épuisés dans leur version imprimée, mais toujours protégés.

Face à cette situation et à la stratégie mondiale de Google,
les réactions ont été bien timides et tardives mais la résistance s’organise peu
à peu : Microsoft, Amazon et Yahoo ont rejoint l’OpenBook Alliance, destinée à
contrer le service Google Books, qui permet de consulter et faire des recherches dans des
livres après leur numérisation. L’OpenBook Alliance est une coalition américaine
composée d’éditeurs, bibliothèques, associations et auteurs, qui contestent
également la position de monopole de Google sur le secteur et des pratiques jugées
anticoncurrentielles.

Google avait l’année dernière proposé un accord aux
éditeurs et bibliothèques, concernant les conditions de numérisation et d’accès,
prenant à sa charge des coûts et proposant les contenus sur sa plate-forme. La justice
américaine tranchera au mois d’Octobre, pour valider ou bloquer cet accord. Si la
justice valide l’accord, elle donnera à Google une position de monopole jugée
dangereuse par ses concurrents, qui doivent demander à leur tour un accord aux éditeurs
et bibliothèques et numériser à leur tour les œuvres.

En France, les éditeurs français ont également demandé devant
le TGI de Paris l’arrêt de la numérisation massive de livres par Google sans
autorisation préalable des ayants-droit et réclamé de lourds dommages et intérêts à
l’encontre du moteur de recherche américain. Le jugement a été mis en délibéré
au 18 décembre.

Mais quelle que soit l’issue de ces batailles juridiques,
elles apparaissent désormais comme des combats d’arrière-garde face aux progrès
technologiques fulgurants qui permettent aujourd’hui à Google d’envisager de
numériser en moins d’une décennie la quasi totalité du patrimoine culturel de
l’humanité.

Or, on voit mal pourquoi Google se livrerait à ce travail
pharaonique s’il ne comptait pas en tirer à terme d’immenses bénéfices et
faire payer, d’une manière ou d’une autre l’accès du milliard et demi
d’internautes aux immenses contenus numériques qu’il contrôlera. Or, au rythme
où progresse la technologie, il n’est pas impossible que d’ici 10 ans, le quart
des livres lus dans les pays développés le soient directement sur des terminaux
électroniques de toute nature.

Cette dématérialisation accélérée de l’écrit
représente donc un défi économique, culturel et politique immense et, sans nier le
rôle historique de Google dans cette révolution numérique mondiale, il est capital que
la communauté internationale s’organise, notamment au niveau européen, pour
garantir et favoriser un accès libre et équitable pour tous à notre patrimoine
culturel, bien commun qui appartient à toute l’humanité.

Edito par René Trégouët, Sénateur honoraire et Fondateur du
Groupe de Prospective du Sénat

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